Recension : Félicien Faury, Des électeurs ordinaires. Enquête sur la normalisation de l’extrême droite (2024, Seuil)

Félicien Faury (2024), Des électeurs ordinaires. Enquête sur la normalisation de l’extrême droite, Paris, Seuil, 240 p.

Recension version post-print par

Pierre Wadlow
pierre.wadlow.etu@univ-lille.fr
Doctorant en science politique, Université de Lille, Ceraps, UMR 8026 : Ceraps, 1 place Déliot, CS 10629, 59024 Lille cedex, France

 

Le livre de Félicien Faury a rencontré un succès rare pour un ouvrage de sciences sociales, témoin probable du manque qu’il vient combler. Si les travaux autour des logiques sociales du vote frontiste ne sont pas entièrement inédits, l’approche développée ici se démarque par son originalité. L’ouvrage part d’un manque soulevé dès l’introduction : « alors que les études post-électorales soulignent travaux après travaux, la teneur xénophobe du vote lepeniste, sa prise en compte ne va pourtant pas toujours de soi au cœur d’une partie de la recherche sur le vote RN » (p. 23). Ici, se dessine la thèse principale de l’ouvrage : les ressorts racistes sont fondamentaux dans le vote pour le Rassemblement National. L’auteur rappelle pour autant que le racisme n’est pas le propre des électeurs du RN mais un « fait social, multiforme et transversal » (p. 25) dont une partie se déploie « dans les espaces médiatiques et culturels, les champs politiques et juridiques » (p. 147). Ainsi, l’une des forces du livre est de démonter la manière dont ce racisme structurel se manifeste dans un large ensemble d’arènes sociales quotidiennes qui viennent structurer les représentations du monde social des électeurs d’extrême droite.

Pour développer cette thèse, l’auteur mobilise une littérature riche avec notamment, fait relativement rare, plusieurs auteur·es anglo-saxon·nes dont il reprend une partie des analyses autour de la question raciale. Son enquête prend place dans une ville moyenne du sud-est, « berceau historique de l’extrême droite française » (p. 9). Félicien Faury y mène une ethnographie de plusieurs mois et mobilise une trentaine d’entretiens. Ce territoire du Sud-Est n’est pas un territoire populaire, au contraire il s’y développe ces dernières années une économie touristique et résidentielle. Les électeurs interrogés appartiennent aux classes populaires stabilisées et aux petites classes moyennes, à la France des « petits moyens[1] », moins « ouvriers et moins frappés par la précarité que leurs homologues du Nord » (p. 11). Les deux premiers chapitres décrivent finement la « racialisation des problèmes sociaux » (p. 28) en rappelant qu’il n’est pas opérant d’opposer « d’un côté, les motivations électorales dites économiques et sociales et, de l’autre, des raisons désignées comme culturelle et identitaire » (p. 35), au contraire, elles s’entremêlent en permanence. Le troisième chapitre revient sur la racialisation de l’islamophobie. Enfin, les chapitres 4 et 5, décrivent la transformation de cette racialisation des rapports sociaux en pratiques électorales.

Le premier chapitre décrit comment les « discours anti-assistance et xénophobe se nourrissent mutuellement » (p. 46). Ici, la figure de l’immigré qui viendrait « voler » le travail des « français » est remplacée par celui qui viendrait « profiter des aides sociales ». Les électeurs RN décrits par Félicien Faury se sentent à la mauvaise place de l’espace social, ni assez riches pour vivre confortablement, ni assez pauvres pour bénéficier de la solidarité nationale, comme le résume l’un des enquêtés : « on est bon qu’à donner du pognon » (p. 42). Cette position amène ces électeurs à opposer les « bons pauvres », qui mériteraient d’être aidés, et les « mauvais pauvres », les « immigrants », qui seraient illégitimes. Félicien Faury décrit ainsi une « racialisation de l’assistanat » qui décuple le ressentiment fiscal et la colère envers des groupes sociaux subalternes « doublement stigmatisés ayant contre eux d’être à la fois assistés et immigrés » (p. 47). Ainsi, « la redistribution est pensée comme un jeu à somme nulle ou tout ce qui est “donné” aux immigrés est “retiré” aux français » (p. 54). Donc, si le vote RN se « nourrit du racisme, celui-ci renvoie moins à une haine de l’Autre abstraite, qu’à une série d’intérêts proprement matériels, où l’hostilité raciale s’entremêle aux préoccupations économiques » (p. 76).

Le sentiment d’être situé au mauvais endroit de l’espace social a aussi des effets sur la perception de son territoire (chapitre 2). Les classées aisées vont monopoliser les « coins sympas » rendus inaccessibles financièrement aux électeurs étudiés. Les nouveaux arrivants, appartenant majoritairement à la catégorie des cadres, viennent mettre à l’épreuve « les ancrages locaux en érodant peu à peu l’autonomie villageoise » (p. 86) dont pouvait bénéficier auparavant ces électeurs. À cette pression par le « haut » de l’espace social s’articule une pression « par le bas ». La présence de minorités raciales dans un quartier fait office de repoussoir et en dévalorise la valeur financière et symbolique rappelant l’imbrication entre les revendications économiques et celles dites « culturelles ». Ces électeurs se retrouvent ainsi « coincés entre des espaces d’un côté inaccessibles, de l’autre indésirables » (p. 82). L’auteur fait le lien entre cette double pression et la conscience sociale triangulaire développée par Olivier Schwartz[2]. Pour autant, l’un des apports du chapitre est de souligner que cette défiance « dirigée à la fois vers le “haut” de l’espace social et vers son bas n’est pas symétrique » (p. 96). Le rejet des populations non-blanches est plus fort, leur présence est jugée plus illégitime et surtout « évitable » (p. 96) ce qui contraste avec le sentiment de résignation qui domine au contraire vis-à-vis des classes aisées.

Dans le chapitre 3, l’auteur insiste sur le processus de racialisation de l’islam opéré par les électeurs RN, visant à assigner les musulmans à une catégorie raciale. L’islamophobie est pour une partie d’entre eux une façon plus « respectable » de dire le racisme. Si une partie des électeurs interrogés se réclament du catholicisme c’est surtout et avant tout comme un marqueur d’inclusion « au groupe majoritaire au sein de l’espace national (racialisé) français » (p. 124) permettant, en miroir, d’en exclure les musulmans. Comme pour le racisme, l’islamophobie a cette capacité à se fondre de manière ordinaire dans le quotidien de ces électeurs. Le voile, comme marqueur religieux et donc racial, concentre un grand nombre de ces critiques. Si celles-ci sont parfois articulées autour d’une dénonciation du sexisme, l’auteur démontre que « ce qui choque ce n’est pas l’injonction elle-même faite aux femmes mais bien le type d’apparence auxquelles elles doivent se contraindre » et qu’alors que « d’autres signes du patriarcat ne sont jamais dénoncés, seuls ceux rattachés à la religion musulmane suscitent la critique » (p. 131). Ce chapitre démontre aussi comment « les formes prises par l’islamophobie peuvent varier en fonction des ressources sociales de leur cible » (p. 137). Ainsi, pour ces électeurs, les musulmans sont toujours en tort et l’islam est en permanence perçu comme extérieur à la nation, comme une provocation anormale et menaçante et toute « pratique religieuse manifeste intervient alors comme une sorte de circonstance aggravante, signe évident du refus d’intégration à la société française » (p. 139).

Les deux chapitres suivants se concentrent plus spécifiquement sur la conversion des intérêts sociaux en pratiques électorales. En ce sens, le chapitre 4 semble l’un des plus heuristiques tout en faisant la synthèse des démonstrations précédentes. L’auteur rappelle que si les électeurs du RN participent bel et bien, par leur vote et les justifications qui l’entourent, à la reconduction du racisme structurel, ils n’en sont pas pour autant les seuls responsables. Ainsi, ils « s’inscrivent dans un espace social déjà structuré et contraint racialement, qui les dépasse à bien des égards et s’impose à eux ». De plus, les électeurs étudiés n’appartiennent pas au haut de l’espace social et « sans en être les victimes, ils ne sont paradoxalement pas non plus les principaux bénéficiaires [de cet ordre racial] » (p. 171). Cette dimension est essentielle dans la démonstration de l’auteur. Ici, le vote pour l’extrême droite prend une double dimension : « c’est souhaiter agir sur la structure raciale, mais aussi s’y placer » (p. 152). Le vote RN devient une modalité d’inclusion au territoire national et un mode de politisation de la position majoritaire. Cette façon de rejeter les immigrés pour mieux s’intégrer à la norme est une nouvelle fois racialement structurée. Plusieurs des enquêtés peuvent ainsi valoriser leurs propres parcours migratoires comme un modèle d’intégration permettant de dénigrer celui d’autres immigrés. Autrement dit, « stigmatiser plus stigmatisable que soi, le prouver par un vote d’extrême droite, c’est acter sa qualité de bon français, qu’il devient plus difficile d’assimiler aux inassimilables » (p. 161).

Enfin, dans le chapitre 5, l’auteur rappelle que pour être complètement effective la normalisation politique du RN doit devenir une normalisation sociale. En ce sens, ces électeurs rappellent très souvent que leurs opinions et leurs votes sont partagés par tous et toutes au sein de leurs entourages. Pour ces électeurs « il s’agit donc moins de nier leur rejet de certaines minorités que de souligner son caractère collectif et partagé » (p. 182) permettant de compenser le stigmate de l’extrémisme lui étant parfois associé. Pour autant, si ce vote est valorisé dans leurs cercles proches, ces électeurs ont conscience que ça ne l’est pas partout. Ils émettent une critique croisée, des électeurs de gauche et des professionnels de la politique qui ont en commun d’être déconnectés de leur réalité sociale, de la « vraie vie ». Ce sont avant tout ces élites culturelles et diplômées qui font l’objet de critique, en partie en lien au rapport conflictuel que ces électeurs entretiennent avec l’institution scolaire. Dans le champ politique, ce sont donc les élus de gauche ou macronistes qui apparaissent comme la synthèse de ces détestations. Au contraire, malgré la distance sociale qui les sépare, les élites économiques sont nettement moins critiquées. De fait, une partie de ces électeurs sont d’anciens électeurs de droite. Enfin, si Marine Le Pen n’échappe pas toujours à cette méfiance généralisée vis-à-vis du champ politique, elle incarne la promesse d’accentuer le pacte racial cher à ces électeurs.

Pour conclure, cet ouvrage constitue un apport majeur dans la compréhension des logiques sociales du vote pour l’extrême droite et plus largement pour la sociologie politique. Félicien Faury décrit comment les scènes « fiscale, scolaire et résidentielle deviennent les théâtres de compétitions sociales racialisées, dans lesquelles les groupes minoritaires, construits et essentialisés en tant que tels, sont perçus et jugés comme des concurrences illégitimes » (p. 219). Pour ces électeurs, qui sont dans une position de relative fragilité, incapables d’atteindre l’entre soi blanc auquel ils aspirent, le vote RN est une « tentative de se rehausser au sein des relations de pouvoir instituées entre “majoritaire” et “minoritaire” » (p. 221). Loin d’être une fausse conscience ou un « simple exutoire face à des situations de désespoir économique » (p. 224), le racisme, comme construction sociale et politique, s’articule à des intérêts économiques décrits tout au long du livre. Autrement dit, le vote RN est une façon de « défendre la norme, pour y rester » (p. 223) devenant un vote « à la fois protestataire et conservateur » (p. 223).

On pourra simplement regretter la relative absence de certains intermédiaires de politisation. Les médias sont rapidement évoqués pour leur rôle dans la structuration de l’ordre national racialisé mais disparaissent ensuite. De plus, malgré un riche travail ethnographique et le rappel du caractère collectif du vote[3], les interactions entre les enquêtés sont très peu présentes. Cela peut donner l’impression d’une anomie des électeurs, alors même que cette hypothèse est critiquée dans le chapitre 2 et que l’on sait le rôle des solidarités locales[4] dans la politisation. On laisse aussi de côté le rôle de certaines élites locales[5] ou de certains élus[6] comme agents de politisation. Le dernier intermédiaire absent est, me semble-t-il, le travail et la structure du marché de l’emploi dont on ne saisit pas précisément le rôle dans le vote RN[7].


  1. Marie Cartier, Isabelle Coutant, Olivier Masclet, Yasmine Siblot (2008), La France des « petits-moyens ». Enquête sur la banlieue pavillonnaire, Paris, La Découverte.
  2. Oliver Schwartz (2009), « Vivons-nous encore dans une société de classes ? », La Vie des idées, 22 septembre.
  3. Lorenzo Barrault-Stella, Martin Baloge, Clémentine Berjaud, Safia Dahani et Anne-France Taiclet (2020), « Voter entre soi et contre les autres. Altérisation raciale et appartenance de classe dans le 18e arrondissement de Paris », Actes de la recherche en sciences sociales, no 232-233, p. 30-49.
  4. Benoît Coquard (2019), Ceux qui restent. Faire sa vie dans les campagnes en déclin, Paris, La Découverte.
  5. Élie Guéraut (2023), Le Déclin de la petite bourgeoisie culturelle, Paris, Raisons d’agir.
  6. Violaine Girard (2017), Le Vote FN au village, Vulaine sur Seine, Le Croquant.
  7. Baptiste Giraud et Tristan Haute (2024), « Le travail, espace de politisations différenciées pour les classes populaires salariées », in Louise Gaxie (dir.), Les Classes populaires à l’écart du politique ? Actes du colloque organisé les 11 et 12 mars 2022 à l’Auditorium de l’Hôtel de Ville de Paris, Pantin, Fondation Gabriel Péri, p. 107-122.